Comte - Maréchal de Munnich

Maréchal Burckhardt de Munnich (1683-1767)

Notice biographique par Guy de Rambaud

Maréchal Burckhardt de Munnich (Minikh Burckhardt Kristof) est né en 1683, à Neuenhuntorf (Oldenbourg). Il est décédé le 16 octobre 1767, à Tartou (Estonie).

Repères chronologiques

Sa famille depuis 3 générations s’occupe d’architecture hydraulique. Son Père fut Lieutenant-colonel et Ingénieur en Frise, il le forme dès l'enfance.

En 1699, Munnich vient en France, et s’apprête à accepter une place d'ingénieur au service de cette puissance.

Mais, du fait de la Guerre de Succession, il repart en Allemagne, où il obtient une compagnie dans les troupes de Hesse-Kassel. Il suit le Prince Eugène (Prinz Eugen) en Italie, puis en Flandre. Il est blessé et fait prisonnier à Denain. On le conduit à Cambrai, où il fait partie de ces prisonniers traités avec tant d'humanité, par Fénelon. Il paya lui-même sa rançon.

En 1713, il revient dans sa patrie, où il est reçu sur le grade de Colonel. Le landgrave de Hesse le charge du plan d'un canal, destiné à joindre la Fulde au Weser.

En 1716, Munnich entre au service de la Pologne avec le grade de colonel.

Rapidement (1717), il est Inspecteur et Major-général des Armées polonaises. Il tue en duel le Colonel français Bonnefoux , comme lui au service de la Pologne. Le comte de Fleming le fait éloigner de la Pologne, par jalousie.

Au service de la Russie

1721, Munnich est employé tout d’abord, comme Ingénieur-général, en Russie. Le Tsar Pierre le Grand l'emmène avec lui, pour aller visiter l'amirauté, le port de Cronstadt et les fortifications de Riga. Il lui donne le grade de Lieutenant-colonel.

En 1727, Munich reconstruit la forteresse Pierre et Paul, en pierre. Il participe à la reconstruction de Kronstadt et fait les plans des fortifications de Vyborg et Schlisselburg.

1728, on le retrouve Gouverneur de l’Ingermanlandie (la région de la capitale), de la Karélie (région de Mourmansk) et de la Finlande.

Dans le même temps, de 1728 à 29, le Comte Minikh (son nom russifié) compile la collection héraldique de Russie. En 1730, celle-ci est approuvée par l'Impératrice Anna Ioanovna.

1730, il commence la construction du Canal du lac Ladoga à Saint-Pétersbourg et la réforme de l'Armée pour la faire arriver au standard européen.

1732, il est président du Collège militaire. Sur son initiative les cavaliers et les hommes des régiments d'Izmailovsky, des cuirassiers et les unités d'ingénieurs sont formés et l'école du corps des cadets Shlyakhetsky ouverte.

comte marechal de MunnichAnna Ivanovna (1693/1740) le nomme Maréchal et ministre de la Guerre, il est membre du Conseil privé de l'Impératrice, surnommé "le parti des Allemands".

1733, Oestermann et von Biren, les favoris l’éloignent de la Cour et lui confie la guerre de succession de Pologne.

Munnich chasse Stanislas Leszczynski de Pologne (1734). Le « Précis du siècle de Louis XV, par Monsieur de Voltaire » nous en parle : "Le roi Stanislas vit sa tête mise à prix par le général des russes, le comte de Munik , dans la ville de Dantzig, dans un pays libre, dans sa propre patrie, au milieu de la nation qui l' avait élu suivant toutes les loix. Il fut obligé de se déguiser en matelot, et n' échappa qu' à travers les plus grands dangers. [...] Remarquons ici que ce comte maréchal de Munik, qui le poursuivait si cruellement, fut quelque temps après relégué en Sibérie, où il vécut vingt ans dans une extrême misère, pour reparaître ensuite avec éclat. Telle est la vicissitude des grandeurs."

En 1735, Munnich place Frédéric Auguste de Saxe sur le trône de Pologne.

En 1736, il entame une guerre contre la Turquie. Il acquiert définitivement Azov à la Russie et la Moldavie. Certes Soljenitsyne écrit de son coté : "Anna Ioanovna a mené des « guerres stupides et les a perdues » ; son chef militaire, Munnich, « avec un manque outrageant de qualités prit d'assaut Ochakov (1737) depuis l'emplacement le moins avantageux, négligeant une approche facile". « Grandeur et décadence » d’un intellectuel, on sait que Munnich s'empare de la ville alors qu'il est sans renfort et contre des forces nettement supérieures.

Début 1738, il termine la construction du canal du lac Ladoga et ses 32 écluses. La même année, l’Impératrice le nomme, Feld-maréchal et membre du Conseil privé.

En 1740, il renverse le Régent Biron avec l'accord d'Anna Ivanovna (voir le texte qui suit). Il est nommé par elle Premier ministre.

L'exil en Sibérie

Mais, en 1742, il est condamné à être écartelé, car partisan du jeune Empereur, puis envoyé en Sibérie à Pelm par l’Impératrice, Élizabeth Ire (Yelizaveta Petrovna, une bâtarde).

De 1742 à 62, soit 20 ans il vit en exil en Sibérie dans la plus affreuse misère. Il est toutefois, grand, aux yeux de ses contemporains, dans l’exil, par la pitié et la résignation qu’il manifeste. Il occupe la maison de von Biren et croise celui-ci venant d’entre libéré à Kazan. Tous ces biens sont confisqués et son fils exilé de la Cour. A Pelm, il habite une cabane et cultive lui-même son petit jardin. L’officier qui le garde reçoit 3 roubles par jour, pour son entretien, celui de sa Femme et du docteur Martens, son ami. Il ne reçoit de nouvelles de Saint-Pétersbourg que par un jardinier qui enveloppe des plantes avec des gazettes.

Retour des honneurs

En 1762, Pierre III le rappelle. Il a 82 ans, mais il a conservé toute sa vigueur et surtout l’ardeur infatigable. De Moscou à la capitale sa marche est triomphale. Tous les militaires qui avaient servi sous ses ordres accourent pour le voir et répandent des larmes de joie. Mais surtout il retrouve son fils unique et la Comtesse de Vitinghof, sa petite-fille. Pierre III le comble de bienfaits et lui rend tous ses titres.

Munnich conseille le Tsar face à l'agitation qui amène Catherine II au pouvoir. Mais, celui-ci est trop faible. Il paraît dès le lendemain de ce renversement devant Catherine II.
- Vous avez voulu combattre contre moi, lui dit cette Princesse
- Oui, Madame, lui répondit le vieux Feld-maréchal, pouvais-je moins faire pour le Prince qui m’a délivré de ma captivité ? Mais c’est à présent mon devoir de combattre pour votre majesté et je le remplirai avec dévouement.

L’Impératrice le nomme Directeur Général des Canaux et des Ports de Russie. Il n'a plus d'influence politique personnelle. Il veut chasser les Turcs d’Europe et rétablir l’Empire d’Orient. Il meurt à 84 ans, lors d’une inspection dans les Provinces baltes. A sa mort, la plupart des grands travaux dans les ports furent abandonnés.



Remarques

Frédéric II professe une grande admiration pour ses exploits et il l’appelle le Prince Eugène des Moscovites.

Munnich a écrit plusieurs ouvrages :
- Recueil des écluses du canal de Ladoga, publié en 1765.
- Ébauche pour donner une idée de la forme du gouvernement russe, publié à Copenhague par Leipsick Breitkopf en 1774.
- Ses Mémoires sont disparues à tout jamais dans les Archives russes.

Plusieurs auteurs ont écrits sur Munnich :
Son fils :
Mémoires sur la Russie de Pierre le Grand à Elisabeth 1ère : (1720 - 1742) , Ernest de Munnich. Trad., introd. et notes de Francis Ley. - Paris L'Harmattan, 1997.
Le Comte de Solms, son gendre, Kempel, Busching et Italem, dont l’ouvrage a été traduit en Français par Bourboing, sous ce titre : Vie de Munnich, général, feld-maréchal au service de la Russie, Paris 1807

Le Comte de Munnich, d’après Manstein, son aide de camp, est un vrai contraste de bonnes et de mauvaises qualités. Poli, grossier, humain, emporté, tour à tour, rien ne lui est plus facile que de gagner les cœurs de ceux qui ont affaire à lui. Mais soudain, un instant après, il les traite d’une manière si dure qu’ils sont forcés pour ainsi dire de le haïr. Dans de certaines conditions, on l’a vu généreux, dans d’autres d’une avarice sordide. C’est l’homme du monde qui a l’âme la plus haute et cependant on lui a vu faire des bassesses. L’orgueil est un vice dominant. Dévoré sans cesse par une ambition démesurée, il a tout sacrifié tout au monde pour la satisfaire. Un des meilleurs ingénieurs de l’Europe, il a été aussi un des plus grands capitaines de son siècle. Souvent téméraire dans ses entreprises, il a toujours ignoré ce que c’est que l’impossible. D’une stature haute et imposante, et d’un tempérament robuste et vigoureux, il semble être né général.



Les espoirs trompés (1740)

La tranquillité a été rétablie en Russie. De nouveau tous les gens se sont réjouis de ce nouvel état de fait, et en plus se sont félicités sur la bonne fortune de l'Empire russe! Tout cela a duré pendant quatre semaines, au moment où Biron (von Biren) quitta la Régence, et les mêmes faits se reproduiront encore, quand un autre viendra pour renverser la Régente Anna!

C'était au lendemain de cette nouvelle révolution, que Munnich entra dans le palais avec une allure fière pour demander une entrevue avec la Régente.

"Votre altesse," dit-il, en ne s'agenouillant pas devant son souverain comme la coutume l'exige, mais seulement en appuyant légalement sa main à ses lèvres,"votre altesse, j'ai accompli ma promesse. Je vous avais promis de vous libérer de Biron et de vous rendre la régence, et je l'ai fait. Maintenant, Madame, il est temps pour que vous accomplissiez votre engagement ! Vous avez solennellement promis que si je réussissais à vous rendre Régente, vous m'accorderiez immédiatement et sans réserve ce que je vous demanderais. Hé bien, maintenant, vous êtes Régente, et je viens vous faire ma demande !"

"Je serais heureuse, Comte-maréchal, de me décharger d'une partie de mes obligations en accédant à votre demande. Aussi vite que possible" dit Anna, avec un sourire engageant.

"Faites-moi le Chef suprême de vos forces!" répondit Munnich avec un ton presque autoritaire.

Un nuage apparut sur l'expression un peu trop souriante de la Régente.

"Pourquoi demandez vous ceci avec précision - c'est la seule faveur qu'il n'est pas dans mon pouvoir de vous accorder ?" dit- elle tristement. "Il y a tellement d'autres charges, ainsi que beaucoup de positions influentes, par lesquelles je pourrais vous prouver ma gratitude. Demandez de l'argent, des trésors, des domaines, des terres, tout ce qu' il est dans ma puissance de donner. Pourquoi la nécessité vous fait exiger avec précision cela, ce qui n'est plus en mon pouvoir ?"

Munnich la regarda avec les yeux révulsés, un tremblement des lèvres, et les joues très pales. Sa tête chancelait, et il pensait ne pas avoir correctement entendu.

"J'ai l'espoir que ceci est seulement un malentendu !" bégaya t'il. "Je dois avoir mal entendu, il ne peut pas être dans vos intentions de me le refuser."

"Puisse Dieu me donner la puissance de vous l'accorder "! répliqua la Régente. "Mais je ne puis donner ce qui n'est plus à moi! Pourquoi n'êtes vous pas venu quelques heures plus tôt, Comte-maréchal ? Alors là, il aurait été possible d'accéder à votre demande. Mais, maintenant il est trop tard!"

"Vous avez alors nommé un autre Chef suprême ?" cria Munnich, en tremblant de rage.

"Oui", dit Anna, souriante, "et le voilà."

C'était le mari de la Régente, le prince Ulrich von Brunswick, qui à ce moment précis entra dans la salle et salua calmement Munnich.

"Vous avez ici un rival... mon mari," lui annonça la princesse, sans scrupule, "et si je n'avais pas déjà signé votre diplôme, il n’est pas certain que je le ferai, maintenant que je sais le Comte Munnich désire le poste."

"J'espère" répondit dédaigneusement le prince,"que le comte Munnich comprendra que cette charge, qui place la puissance entière de l'empire dans les mains de celui qui la détient, convient seulement au père de l' empereur !"

Le comte Munnich ne fait aucune réponse. Déjà si près du but, il le voyait devenir irréalisable d'un coup . Il avait travaillé, lutté, tout cela en vain. C'était la deuxième révolution qu'il avait provoquée, avec son plan préféré en vue: deux Régents rendus redevables de leur puissance, mais tous les deux avaient refusé la seule chose pour laquelle il les avait fait des régents; ni l'un ni l'autre n'avaient été disposés à le nommer Chef suprême des Armées !

Dans ce moment Munnich se sentit incapable de cacher sa fureur sous une apparente tranquillité, simulant un malaise, il demanda permission de se retirer.

Chancelant, à peine en possession de ses moyens, il passa vite à travers le hall grouillant de courtisans venus quémander une faveur. Tous le saluèrent respectueusement, mais il lui semblait qu'il pouvait lire la moquerie et une joie malsaine sur tous ces visages souriants. Peu d'heures plus tôt, il aurait pu les massacrer tous, et leur faire lécher ses bottes, avec cette rage qui le dominait.

Quand il atteignit son carrosse et que ses fiers chevaux l'emmenèrent vite loin, quand plus personne ne put plus le voir, il laissa exploser sa colère, et les larmes de la fureur coulèrent de ses yeux; il s'arracha les cheveux et se frappa la poitrine; il se sentit perdu, effrayé de sa fureur et de son désespoir. Une pensée, un souhait le poursuivait depuis de longues années, il avait travaillé et avait essayé d'obtenir pour lui. Il avait souhaité être le premier, l'homme le plus puissant dans le Russe empire. Il contrôlerait la force militaire, et dans ses mains reposeraient les moyens de donner la paix ou la guerre au pays! C'était ce qui il voulait et ce pour quoi il avait travaillé, et maintenant il se posait des questions : "OH, Biron, Biron, pourquoi gémit-il faiblement vous-ai, je renversé ? Vous m'avez aimé, et peut-être un jour m'auriez vous accordé ce qui vous m’aviez d'abord refusé! Biron, je vous ai trahi avec un baiser. C'est votre ange- gardien qui vous venge maintenant !"

Enfin, Munich arriva à son palais, et les domestiques lui ouvrirent la porte. Son cocher recula le carrosse, affolé par l'expression inquiétante du visage de son maître. Il était devenu gris, ses lèvres bleues ses yeux tremblaient et
des larmes brillantes semblaient menacer ceux qui osaient l’approcher.

Descendant en silence, il avança en zigzaguant, il pleurait et soupirait, il mettait en avant ses mains pour prier, implorer.

"Quoi de neuf" demanda t’il à son maître d’hôtel.

"Feodor a eu le malheur de casser la tasse de votre excellence"

Une joie étrange soudainement envahit le visage du Comte.

"Allez me chercher Feodor" dit-il, respirant mieux, et en se redressant : "oh, je remercie Dieu, je sais maintenant sur qui je vais me venger !" Et il punit sévèrement le coupable.

A partir de ce moment, la vie de Munnich devint une chaîne continue de vexations et de mortifications. Comme son ambition excessive était connue, il fut constamment suspecté, et puni avec une incroyable sévérité pour chaque faute.

Il est vrai que la Régente le nomma au poste de premier ministre; mais Ostermann, qui venait de «guérir», après l'arrêt réussi de l'entreprise révolutionnaire, se livra à diverses intrigues en tant que ministre des affaires étrangères; tandis que Golopkin capta le ministère de l'intérieur, de sorte que seul le Ministère de la guerre resta au premier ministre, Munnich. Il avait commencé et mené à terme deux révolutions pour devenir général en chef, et n'avait rien obtenu, juste des mortifications et des humiliations à chaque moment de sa vie!

Guy de Rambaud, le 17 août 2001